
L'Effet Matilda et ce que nous apprennent les études scientifiques
Qu’est-ce que l’effet Matilda ?
L’effet Matilda désigne un mécanisme de sous-reconnaissance : des contributions scientifiques réalisées par des femmes sont minimisées, niées ou attribuées à des hommes plus visibles. Ce n’est pas une simple question de mémoire individuelle. C’est une question de crédit et de récompenses. Autrement dit, qui reçoit la reconnaissance et ce que ce que cette reconnaissance permet ensuite d’obtenir.
(Rossiter, 2003 ; Jacquemond, 2025).
Le nom n’a rien d’anecdotique. Margaret Rossiter propose « Matilda » en hommage à Matilda Joslyn Gage, militante du XIXᵉ siècle, qui décrivait déjà un phénomène précis : des hommes récoltent le prestige de travaux auxquels des femmes ont pourtant contribué. Cette filiation historique sert de boussole : l’effet Matilda n’est pas un accident isolé, mais une forme durable d’invisibilisation (Rossiter, 2003 ; Jacquemond, 2025).
De nombreux exemples emblématiques illustrent cette invisibilisation durable comme le rappelle notamment le cas de Rosalind Franklin, dont les travaux en diffraction aux rayons X ont été déterminants pour l’élucidation de la structure de l’ADN, sans qu’elle ne soit associée à la reconnaissance la plus célèbre de cette découverte. Il évoque aussi Jocelyn Bell Burnell, à l’origine de l’observation du premier pulsar, découverte récompensée par un prix Nobel attribué à ses supérieurs, ou encore Lise Meitner, dont le rôle central dans la compréhension de la fission nucléaire est longtemps resté en marge des récits officiels. Ces trajectoires montrent que l’effacement des contributions féminines ne relève pas de l’exception, mais d’un schéma récurrent dans l’histoire des sciences.
Quand l’effet Matilda a-t-il été formulé ?
Rossiter inscrit l’effet Matilda dans une conversation plus large sur la réputation en science, en dialoguant avec l’effet Matthieu. C’est un mécanisme cumulatif où les scientifiques déjà célèbres reçoivent encore plus de crédit. L’idée clé : les systèmes de reconnaissance ne distribuent pas le crédit de façon neutre. Ils ont des pentes : certains montent plus vite, d’autres glissent.
(Rossiter, 2003 ; Djema, 2024)
Jansen, Trepte et Scharkow reprennent ce lien en le traduisant dans des indicateurs contemporains : quand la reconnaissance fonctionne de façon cumulative, un biais de genre peut se transformer en désavantage durable, car chaque écart de visibilité d’aujourd’hui pèse sur les citations et les opportunités de demain. L’intérêt de cette articulation Matthieu/Matilda, c’est qu’elle permet de regarder l’effet Matilda non seulement comme une injustice ponctuelle, mais comme un moteur qui entretient des écarts sur la durée.
(Jansen et al., 2025).
Une partie des études montrent que le biais commence très tôt : au moment où l’on évalue une recherche, avant même qu’elle ne soit citée. Knobloch-Westerwick et collègues testent cela par une expérience : des doctorant·e·s lisent des résumés identiques, mais attribués à un nom masculin ou féminin. Le résultat est net : à contenu identique, les résumés attribués à un auteur masculin sont jugés de meilleure qualité scientifique. L’écart se renforce quand le sujet est perçu comme « masculin ». Les auteurs mobilisent la théorie de la congruence de rôle (role congruity theory : l’idée que l’on juge plus favorablement une personne quand son rôle “colle” aux stéréotypes associés à son groupe) pour expliquer pourquoi un même travail paraît plus crédible quand il est signé par un homme sur un thème “masculin”.
Concrètement, cela veut dire une chose simple : l’effet Matilda ne se joue pas seulement dans les chiffres de citations.
Il se joue aussi dans la première impression : ce moment où l’on décide si un papier “sonne sérieux”, si l’auteur “fait autorité”, si une collaboration “vaut le coup”.
Et l’étude observe aussi un biais sur l’intérêt de collaboration : l’envie de travailler ensemble est la plus forte pour un auteur masculin sur un sujet masculin.
(Knobloch-Westerwick et al., 2013, Science Communication).
Où l’effet Matilda se voit-il dans les chiffres ?
Les études s’appuient beaucoup sur des méthodes de bibliométrie (analyse quantitative des publications et des citations) pour mesurer la reconnaissance. C’est un choix important : la citation, même imparfaite, reste un indicateur central de visibilité scientifique et de circulation des idées.
Le cœur du problème : publier beaucoup, recevoir moins de crédit
Jansen et al. analysent 85 revues de communication sur 2000–2022, avec des dizaines de milliers d’articles et de citations. Leur résultat le plus marquant tient en une image :
les femmes produisent près de 60 % des articles mais ne reçoivent qu’un peu plus de 40 % du crédit en citations.
Deux métriques racontent donc deux histoires différentes : la production et la reconnaissance. On peut le lire comme une analogie simple : si la publication est la “mise en rayon”, la citation est la “reprise en main”. Les études montrent que les travaux des femmes peuvent être présents, parfois très présents, sans être repris de façon proportionnelle.
(Jansen et al., 2025)
Les citations comme “monnaie” : qui cite qui ?
Wang et al. déplacent la loupe sur la composition des bibliographies. Ils étudient des pratiques de citation dans 14 revues de communication sur 1995–2018. Leur constat : les listes de références sur-citent des articles avec des hommes en première et dernière position d’auteur, et sous-citent ceux avec des femmes à ces positions. L’étude va plus loin : cette asymétrie est largement portée par les pratiques de citation des hommes, qui citent davantage d’hommes que ne le ferait une distribution attendue.
Ce point compte, parce que la citation est un acte : elle construit une généalogie, elle dit “voilà qui compte”. Si une partie du champ cite moins les femmes, l’écart de reconnaissance peut se renforcer mécaniquement, publication après publication.
(Wang et al., 2021 ; Jansen et al., 2025).
Wang et al. notent aussi une évolution : le déséquilibre de citation diminue, mais lentement. De leur côté, Knobloch-Westerwick & Glynn, sur 1991–2005 dans deux revues phares, observent un déficit de citations pour les articles de femmes, sans signal clair d’une réduction nette sur leur période. Ces deux résultats ne se contredisent pas forcément : ils suggèrent un phénomène tenace, avec des inflexions qui apparaissent à des rythmes et sur des fenêtres temporelles différentes.
(Knobloch-Westerwick & Glynn, 2013 ; Wang et al., 2021)
les différentes formes de l’effet Matilda
Les études insistent sur une idée utile pour éviter les raccourcis : l’effet Matilda n’est pas un “niveau” unique, c’est une variation selon les espaces et les champs (Goyanes et al., 2025 ; Rajkó et al., 2025).
la place de “premier auteur” n’est pas distribuée de façon égale
Goyanes et al. examinent les disparités de genre dans la première signature (first authorship : position souvent associée à la contribution principale, selon les disciplines) en communication, science politique et sociologie, sur un ensemble de revues et d’articles en 2021. Ils observent des différences disciplinaires : la proportion de femmes premières autrices varie selon les champs, et certaines disciplines apparaissent plus défavorables que d’autres sur cet indicateur.
Cette observation sert de garde-fou : parler de “la science” comme d’un bloc homogène rend aveugle aux règles locales de reconnaissance, qui changent selon les communautés.
(Goyanes et al., 2025)
“plus vues mais moins citées”
Rajkó et al. proposent une photographie internationale en communication, couvrant 11 pays. Ils identifient un “double” effet Matilda : (1) les femmes sont sous-représentées parmi les auteur·rices les plus prolifiques, et (2) leurs articles sont davantage consultés (vues) mais moins cités. Cette combinaison est frappante, parce qu’elle sépare l’attention (on regarde, on lit) de la reconnaissance (on cite, on crédite).
Le résultat a une valeur très concrète : il montre qu’un déficit de citation n’est pas automatiquement un déficit d’intérêt. Le champ peut lire les femmes, sans leur rendre le même crédit bibliographique.
(Rajkó et al., 2025)
Les réseaux sociaux changent-ils la donne ?
Un réflexe courant est de penser que les plateformes sociales “démocratisent” la visibilité. Song, Wang et Li testent cette idée en communication avec des données 2012–2022, en reliant publications, citations et signaux de diffusion sur les réseaux via des mesures d’altmétrie (altmetrics : indicateurs d’attention en ligne, comme des mentions sur Twitter, en complément des citations).
Leur résultat est un avertissement : l’usage des réseaux sociaux ne réduit pas automatiquement l’écart. Au contraire, l’étude montre que les hommes semblent convertir davantage la diffusion en ligne en citations, ce qui amplifie l’écart de reconnaissance. Ce point rejoint une intuition de la Recherche bibliométrique :
si les circuits de reconnaissance sont déjà inégaux, un nouveau canal peut reproduire ces inégalités, au lieu de les corriger.
Ici, l’exemple est très parlant : un même geste, partager sa recherche, n’offre pas les mêmes retombées selon le genre, du moins dans les données observées en communication. La visibilité “brute” n’est donc pas la même chose que le crédit académique.
(Song et al., 2024 ; Rajkó et al., 2025 ; Jansen et al., 2025).
Comment l’invisibilisation se joue-t-elle dans la signature et pas seulement dans les compteurs ?
Djema attire l’attention sur un angle moins quantifié dans les études : où les femmes apparaissent dans les textes scientifiques. Son chapitre insiste sur un phénomène concret : des contributions féminines peuvent se retrouver cantonnées aux remerciements ou aux notes plutôt qu’à l’auctorialité (le fait d’être reconnue comme autrice).
Djema relie l’effet Matilda à d’autres notions mobilisées dans son texte, comme le syndrome de l’imposteur (imposter effect : sentiment de ne pas mériter sa place, qui peut freiner la revendication de sa contribution) et l’effet harem (harem effect : dynamique où un homme central accumule des collaboratrices dont le rôle reste subalterne et peu visible). Ces concepts ne sont pas présentés comme des “explications uniques”, mais comme des manières de décrire des situations où le crédit se répartit de façon asymétrique.
Ce détour par la matérialité des textes a une force : il rappelle que la reconnaissance n’est pas seulement un score de citations. C’est aussi une place sur une page, un ordre de noms, une ligne dans un CV, une manière d’être mentionnée ou de ne pas l’être.
(Djema, 2024)
Quelles limites faut-il garder en tête ? que mesure vraiment la littérature ?
Les recherches sur le sujet sont solides, mais elles n’effacent pas toutes les zones d’ombre. Plusieurs études reposent sur l’identification du genre à partir des prénoms ou d’outils automatisés, ce qui peut introduire des erreurs (Song et al., 2024 ; Wang et al., 2021 ; Jansen et al., 2025 ; Rajkó et al., 2025). D’autres limites tiennent au périmètre : la plupart des résultats empiriques ici portent sur la communication, même si Goyanes et al. élargissent à la science politique et à la sociologie (Goyanes et al., 2025).
Autre point : certaines analyses établissent des associations robustes sans toujours pouvoir trancher la causalité. Par exemple, Song et al. mesurent un écart lié à l’usage des réseaux sociaux, mais l’étude n’implique pas automatiquement que le réseau social “cause” à lui seul les citations : il peut s’insérer dans un système de facteurs (Song et al., 2024). Les études ne nient pas ces limites ; il apprend plutôt à lire les chiffres comme des signaux de structure, pas comme des verdicts sur chaque situation individuelle.
Quelles bonnes pratiques ressortent des études scientifiques ? comment réduire l’écart de reconnaissance ?
Les études scientifiques sur le sujet ne proposent pas une recette unique, mais elles pointent des leviers concrets à partir des mécanismes qu’elles documentent :
1. Agir sur la citation.
Wang et al. montrent que les pratiques de citation des hommes pèsent lourd dans l’asymétrie observée. Cela implique une pratique simple et vérifiable : regarder sa bibliographie comme on relit ses résultats, en se demandant si elle reflète réellement le champ, ou seulement un réseau familier. Cette idée est cohérente avec le diagnostic de Jansen et al. : augmenter la présence des femmes parmi les autrices ne suffit pas, si le crédit de citation reste inégal.
(Wang et al., 2021 ; Jansen et al., 2025)
2. Prendre au sérieux l’amont de l’évaluation.
L’expérience de Knobloch-Westerwick et al. montre que des biais de perception peuvent jouer dès la lecture d’un résumé et influencer l’envie de collaborer. Un comité, un reviewer, un lecteur peut donc se demander : suis-je en train de confondre stéréotype et qualité ? La question n’est pas morale. Elle est méthodique : elle vise à réduire un bruit cognitif qui déforme la sélection des idées (Knobloch-Westerwick et al., 2013, Science Communication).
3. Surveiller la visibilité en ligne.
Song et al. montrent que les réseaux sociaux peuvent amplifier l’écart de citations (Song et al., 2024). L’implication pratique est prudente : encourager la diffusion ne suffit pas, si les retombées restent inégales. L’étude invite plutôt à observer les mécanismes : qui bénéficie des relais, qui convertit l’attention en citations, et pourquoi (Song et al., 2024).
Où en est-on aujourd’hui ? que dit vraiment la recherche sur l’avenir de l’effet Matilda ?
La Recherche dessine un tableau cohérent : l’effet Matilda est un phénomène durable, mais ses formes se déplacent. On le voit dans la perception de la qualité (Knobloch-Westerwick et al., 2013), dans la structure des citations (Knobloch-Westerwick & Glynn, 2013 ; Wang et al., 2021), dans un écart massif entre production et crédit (Jansen et al., 2025), dans des variations par pays et par discipline (Rajkó et al., 2025 ; Goyanes et al., 2025), et jusque dans l’espace numérique, où les bénéfices de diffusion apparaissent inégaux (Song et al., 2024).
Ce que la littérature dit avec constance, c’est ceci : la question n’est pas seulement “combien de femmes publient”. La question est “qui reçoit le crédit pour ce qui est publié”, et comment ce crédit se transforme en opportunités (Jansen et al., 2025 ; Wang et al., 2021). Tant que la reconnaissance restera une ressource distribuée par des circuits où les biais s’accumulent, (citations, réseaux, évaluations) l’effet Matilda pourra persister même dans un champ où les femmes écrivent beaucoup (Jansen et al., 2025).
Sources
Ropert, A. (France Culture). L’effet Matilda, ou les découvertes oubliées des femmes scientifiques.
Jacquemond, L. P. (2025). L’Effet Matilda : Les femmes aussi sont des savants.
Rossiter, M. W. (2003). L’effet Matthieu/Matilda en sciences.
Djema, H. (2024). Où sont les femmes ? Dans les remerciements et notes de bas de page.
Goyanes, M., Demeter, M., Bajić, N. S., & de Zúñiga, H. G. (2025). Gender disparities in first authorship…
Rajkó, A., Herendy, C., Goyanes, M., et al. (2025). The Matilda effect in communication research…
Song, Y., Wang, X., & Li, G. (2024). Can social media combat gender inequalities in academia?
Knobloch-Westerwick, S., Glynn, C. J., et al. (2013). The Matilda effect in science communication…
Knobloch-Westerwick, S., & Glynn, C. J. (2013). The Matilda Effect—Role Congruity Effects…
Wang, X., Dworkin, J. D., Zhou, D., Stiso, J., et al. (2021). Gendered citation practices in the field of communication.
Nos dernières actualités


Parcours de Docteurs : Pulchérie Matsodoum Nguemte
